Paul,
Plusieurs de mes collègues et moi avons lu avec intérêt la lettre que tu as publiée exprimant tes doutes quant à la mise en valeur de la souveraineté du Québec à l’Assemblée nationale. Parce que le Journal de Montréal et le Journal de Québec refusent de publier une réponse qui se veut consensuelle, je profite de l’importance saine et croissante des médias sociaux et l’offre en ligne.
Nous devons nous réjouir que l’actualité ramène à l’avant-plan des échanges constructifs sur la plus importante décision qu’un peuple puisse prendre : s’approprier sa destinée. Le mouvement souverainiste moderne a plus de cinquante ans. Il s’est nourri de la diversité des idées qui y ont cours. Ses succès et ses reculs ont été ponctués par la capacité des acteurs du mouvement à se rallier lors des grands rendez-vous autour de son principal véhicule. Il s’agissait bien sûr du parti de René Lévesque, du Parti Québécois. À cet égard, donc, nous pouvons t’assurer que nous partageons ton inquiétude.
De tout temps, nous avons accepté de porter le fardeau de la preuve. Il nous apparaissait normal, peut-être à tort, que ce soit à nous de justifier notre proposition de quitter le Canada. Pourtant, aujourd’hui, la démonstration de cet énorme écart de culture, de valeurs et d’intérêts entre le Canada et le Québec et le rejet au Québec de ce qui est très majoritairement admis au Canada nourrissent un constat qui ne peut échapper à nos concitoyens. Le Québec n’a pas sa place dans le Canada. De là, il est normal que l’effervescence prenne la forme de débats dans un mouvement d’idées alors que les intérêts savent si bien contraindre nos adversaires au silence sans âme.
Nous ne pouvons donc pas cautionner l’idée que le Parti Québécois escamote le débat sur la souveraineté. Il n’est pas exact que l’Assemblée nationale n’est pas un lieu où nous portons l’idée du pays. Nous le faisons et telle est la motivation principale de toute l’aile parlementaire du Parti Québécois. Ce constat est d’autant plus net que désormais une alternative est offerte aux élus du Parti Québécois qui ne veulent plus parler du pays. Pourtant, le recrutement de la CAQ au sein de nos rangs n’a pas eu le succès annoncé parce que les militants demandent d’un député du Parti Québécois qu’il soit résolument souverainiste.
Cela dit, le Parti Québécois a le devoir d’offrir une vision, un projet articulé, une connaissance de ce pays que nous sollicitons le mandat de réaliser. Quoi que ceux qui n’ont pas cette responsabilité puissent en dire, on ne peut pas solliciter le mandat de gouverner vers la souveraineté sans aussi dire ce qu’on fera en tant que gestionnaires des intérêts des Québécois. C’est au gouvernement que le Parti Québécois pourra déployer tant l’action que la pédagogie de la souveraineté. C’est au gouvernement que le Parti Québécois pourra acquérir au profit du pays davantage de pouvoirs cruciaux sur lesquels construire une volonté commune de les détenir tous. C’est au gouvernement que le Parti Québécois pourra appeler un nouveau référendum sur sa souveraineté. La majorité des Québécois, en peuple responsable, demande donc à connaître notre programme de gouvernement tout comme notre programme de pays.
Tu as peut-être raison, toutefois : nous pouvons faire plus et mieux. Nous pouvons pousser davantage les libéraux de Jean Charest et tous les fédéralistes dans leurs retranchements en les défiant, en faisant porter sur eux le fardeau de la preuve. Que faisons-nous encore dans ce pays qui se construit en parallèle et souvent à l’encontre de notre nature, de notre culture et de nos intérêts?
L’Assemblée nationale peut être davantage le siège de ce débat, mais il serait erroné de croire que nous pourrions n’y parler que de souveraineté. C’est aussi un mandat d’opposition officielle que les citoyens nous ont confié. La souveraineté prend son relief en s’articulant, en se moulant sur tous les enjeux de notre société, tous les débats culturels, sociaux, économiques ou environnementaux. Notre devoir est de les aborder tous de façon responsable.
Ainsi, si plusieurs sujets ne s’y prêtent pas, la plupart s’y prêtent. Dénoncer l’ignominie du projet de loi C-10 du gouvernement fédéral mène à revendiquer tous les pouvoirs en matière de justice pour le Québec. Dénoncer le financement de l’État canadien au projet de Churchill Falls met en relief la nécessité pour le Québec de ne plus financer par ses taxes la concurrence déloyale de Terre-Neuve. Le refus des institutions canadiennes au Québec d’obtempérer aux prescriptions de la Charte de la langue française souligne la légitimité de détenir tous les pouvoirs en langue et en culture. L’obstination intéressée du Canada à saborder les initiatives internationales dans la lutte aux changements climatiques rend urgente la sortie d’un Québec autrement plus écologiste d’une fédération au bilan terrible. L’assujettissement du Québec aux traités commerciaux négociés par et pour le Canada sans que soient portés adéquatement nos intérêts insiste sur la pertinence de confier l’économie à notre seul gouvernement national. Les cas sont nombreux, et combinés, ils appellent par l’exemple la normale souveraineté politique du Québec. Le Québec ne doit pas se résoudre à n’exister qu’à moitié, au gré de la volonté de l’autre.
Beaucoup hésitent encore. Environ 40 % de la population du Québec supporte l’idée de sa souveraineté. Les appuis qui nous manquent ne sont pas ceux de gens qui ignorent que nous sommes souverainistes. Ils sont ceux de gens que l’idée n’a pas encore séduits. Ils sont ceux de gens tentés par des partis qui ne se disent souverainistes que pour puiser parmi les progressistes qui se rassemblent au Parti Québécois. Ainsi, pour convaincre les appuis qui nous manquent encore, notre devoir à tous est de débattre, promouvoir, articuler sur toutes les tribunes, dans les institutions d’enseignement, dans nos propres assemblées comme au Parlement et sur les scènes du Québec aussi pour les artistes qui le souhaitent. Plus ils seront nombreux à imiter ton geste, plus nous parlerons de souveraineté et plus nous nous rapprocherons de notre objectif.
Devant le Canada affaibli, distant et sans âme que tu décris, il nous semble clair qu’un mouvement souverainiste passionné, certes, mais uni peut cette fois réussir le pays. C’est le mandat que nous sollicitons de tous les souverainistes et c’est l’invitation que nous lançons en réponse à ton appel. Ne doutons plus les uns des autres au sein du Parti Québécois, faisons-nous confiance, multiplions les rencontres où nous pouvons échanger et construire le consensus que les Québécois attendent de nous avant de nous confier, une fois pour toutes, le mandat de faire du Québec un pays normal, un pays complet, un pays français, prospère, juste et écologique en Amérique.
Commentaires
Des bonnes et belles valeurs qui doivent à nouveau créer un rapprochement parmi nous selon moi.
Merci!
F-X Jourdain
Vous dites qu'« Environ 40 % de la population du Québec supporte l’idée de sa souveraineté».
Ce que cela veut dire pour moi c'est que 40% de la population du Québec «endurerait» l'idée de faire du Québec un pays souverain.
Si on ne fait que l'endurer, on n'ira pas loin. Ne faut-il pas plutôt l'appuyer et même la vouloir cette souveraineté?
«Supporter» ça veut dire «endurer» et non pas «appuyer».
J'ai entendu madame Marois faire la même erreur.
Je trouve que c'est là une erreur à éviter.
Le projet de se donner un pays est le plus beau projet qui soit pour un peuple! Je ne peux croire que nous n'avons pas au fond de nous, assez de passion pour le Québec et ce que nous sommes pour, ensemble, découvrir comment aller chercher tous ceux qui n'ont pas encore réalisé la nécessité de prendre en main notre destinée. Sinon, nous nous dénaturerons peu à peu, nous nous perdrons en chemin, en ne sachant plus qui nous sommes. Merci à Paul Piché et à tous les autres qui osent parler et garder la braise chaude. Il ne manque qu'un petit vent pour la réactiver.
Louise Beaumont